Nous sommes [en général] amoureux sans savoir pourquoi. C'est
un état joyeux qui nous paraît miraculeux, et d'autant plus envoûtant
que nous ne le comprenons pas. Mais nous sommes ainsi en proie au doute
et à l'insécurité affective. Ne comprenant pas notre amour, nous
devenons suspicieux, jaloux et possessifs. Notre amour pour un rien
pourra se transformer en son contraire, notre joie risque de se
renverser subitement en tristesse. En comprendre les causes transforme
la passion amoureuse en amour actif. En sachant pourquoi on aime
quelqu'un, nous serons plus sûr de notre amour, moins en proie aux
montagnes russes passionnelles que sont le doute, la jalousie, (...) la
frustration... (B.T.)
... comment le dire en deux mots ?... en « amour » le désir est premier,
l'objet est second. On a d'abord le désir, en l'occurrence de tomber
amoureux – c'est-à-dire au fond de renaître à soi-même par une cause
extérieure, se payer une décharge immédiate de vie nouvelle, une relance du
sens de sa vie, une intensification facile de son existence – et l'objet quant à
lui est plus hasardeux, contingent, illusoire, on prend un peu ce (fla-) qu'on
trouve, du moment qu'on ait l'ivresse, ça fera
l'affaire, d'y
croire assez, de trouver à s'épanouir au moins quelque peu, au moins quelque temps. Il y a une formule qui dit «
faute de trouver ce qu'on
désire, on désire ce qu'on trouve » ; alors je la conteste dans la
mesure de son idéalisme – impliquant qu'un objet de désir précède le
désir, alors que je prétends le contraire –, mais ça
pourrait résumer grossièrement.
(...)
(...) ce que je pointe aussi dans cette méca nique
de l'amour, c'est ce jeu de rôles: bon, c'est pas de toi que je
rêvais au fond, mais comme tu es là, « parce que tu étais là » (comme
dit la chanson de dominique a) et que c'est un peu le désert autour et
que fondamentalement je désire,
sans pouvoir m'en empêcher, je désire par essence, alors on va faire
avec, avec toi, comme ça, comme si.
Et
c'est presque toujours comme ça. Ha. Même quand on y croit à fond,
naïvement. L'objet est moins fondamental que
le désir. Le désir ne fait que se chercher des objets, des prétextes... des canaux, comme de l'eau
(de rose ;) engagée sur un pente, car on est engagé dans le désir, vitalement.
(O.K.)
Que répondre à tout ça [cette passion manifeste] ? Laisser décanter, je crois. Voilà ce que je
choisis. Meilleur moyen que tu retrouves véritablement tes « esprits », et
non pas seulement en intention et déclarations. Et que tu accèdes
désormais par toi-même, et ce travail philosophique hélas après-coup,
via la rumination de mes chapitres et de spinoza, à la com-préhension de
ce que je t'explique et te répète depuis le début sur tout ça, la
passion hallucinée qui au fond dépasse largement son objet illusoire, et qui par
cette méconnaissance (passive) des causes, de ses motivations égoïstes
réelles ne peut rendre que triste, malheureux, car balloté, etc. Voilà la première
réponse que je ferais (...). Et si déjà ça peut t'aider... t'encourager à continuer le
travail dans ce sens... d'assagissement... de clairvoyance...
d'intelligence... (O.K.)
« Aimer », c'est ressentir une joie qu'on croit ne pas venir de
l'intérieur, qu'on croit ne pas savoir produire soi-même, mais qui
serait provoquée par un être extérieur, une personne, une chose ou une
idée. De cette manière, les joies ressenties ne nous apparaissent plus
aléatoires et fluctuantes, mais comme des états que nous pouvons, grâce à
l'existence de cette cause repérable et identifiable, revivre de
manière régulière et prévisible. Encore faut-il parvenir à se l'attacher
et à s'y unir solidement. Cependant, aimer, (...) c'est aussi – et,
malheureusement, presque toujours – se tromper sur les causes de
l'amour, se tromper sur l'origine de sa joie, et s'attacher à ce qui
nous attriste bien plus qu'il ne nous réjouit. Aimer, c'est croire que
quelque chose nous réjouit, même si l'effet réel est contraire. (B.T.)
(...)
Reprenons la définition de l'amour [selon spinoza] :
« L'amour est une joie accompagnée de l'idée d'une cause extérieure. »
Cette définition nous dit bien que la seule chose qui est réelle dans
l'amour, c'est notre sentiment ; c'est-à-dire la joie éprouvée. L'objet
sur lequel porte ce sentiment, en revanche, n'est qu'une idée que nous
attachons, avec plus ou moins de circonspection, à cette joie. Dans
beaucoup de cas, c'est seulement dans notre imaginaire que cet objet est
une cause de joie. Il nous incombe aussi de renverser notre conception
et notre appréhension de l'amour. (B.T.)
Nous ne sommes pas davantage lucides sur le monde extérieur que sur nous-mêmes. Car nous nous confrontons encore au même problème : ce ne sont toujours pas les choses extérieures que nous percevons, mais l'effet qu'elles nous font, la réaction qu'elles provoquent et leur empreinte en nous. En goûtant un aliment, ce n'est pas la composition de l'aliment lui-même que nous percevons, mais la réaction de nos papilles (...). En tombant amoureux d'une personne, ce n'est pas la personne elle-même que nous percevons, mais les désirs et les craintes qu'elles suscitent, les souvenirs qu'elle évoque, la sensibilité qu'elle stimule.
(...) En réalité, nous ne connaissons que nos réactions, nos sensations, notre épiderme existentiel et affectif. Nous ignorons complètement les causes de ces réactions, qu'elles soient internes (...) ou externes (...). (B.T.)
Pour commencer,
ce qui détermine notre amour, ce qui guide notre choix, c'est
uniquement notre sentiment, et en aucune façon la qualité
réelle
de l'objet de notre affection, ou pire, des « valeurs » transcendantes
auxquelles il est censé correspondre. Ce n'est pas l'excellence ou la
bonté ou la beauté d'une chose, d'une idée ou d'une personne qui nous le
rend aimable, mais uniquement le fait que nous associons une
augmentation de notre énergie vitale [notre puissance], c'est-à-dire une
joie, à sa présence. (...) Ce n'est donc pas l'autre la véritable raison
de notre amour, mais simplement le sentiment qui accompagne sa
présence.
... la source de l'amour ne se situe pas dans les qualités réelles de
l'objet aimé, son excellence ou sa bonté, mais simplement dans les
variations d'humeur ou d'énergie vitale que nous ressentons en sa
présence. (B.T.)
... nos relations sont la plupart du temps
aliénées, c'est-à-dire attachées à des objets imaginaires. Pour sortir de cette aliénation affective, nous devons comprendre les mécanismes à l'oeuvre dans nos choix affectifs. (B.T.)
Nos errances
passionnelles sont ainsi non pas des
fautes, au sens moralisateur du
terme, mais des
erreurs, des défauts de notre connaissance et de notre
jugement – et non pas de notre moralité. (B.T.)
... il nous manque la connaissance
adéquate de ce que nous sommes et de ce qui nous entoure. Bien que nous
soyons conscients de nous-mêmes et de ce qui nous arrive, cette
conscience n'est qu'une connaissance mutilée, tronquée, partielle et
souvent imaginaire. Notre vie affective devient violente et passionnelle
essentiellement parce que nous nous trompons sur nous-mêmes et sur les
événements qui nous arrivent. (B.T.)
Il y
a un fil rouge qui traverse toutes nos errances affectives : l'homme a
besoin de croire en quelque chose, même s'il s'agit d'une erreur.
L'homme a aussi besoin de désirer quelque chose, quoi que ce soit, même
si ce désir est une illusion. Il s'ensuit que l'homme a besoin d'aimer
quelque chose, de s'attacher à quelque chose, même si, en réalité, cette
chose le détruit plus qu'elle ne le construit, l'attriste plus qu'elle
ne le réjouit. (B.T.)
Que l'objet soit erroné ou imaginaire, nous avons toujours besoin de projeter nos sentiments sur quelque chose.
Nous ne pouvons faire autrement, car il y va de notre énergie vitale,
de l'équilibre de nos forces intérieures. Pour nous maintenir face aux
obstacles et aux dangers de la vie, pour nous donner la force de les
dépasser, nous imaginons ce que nous croyons capables de nous renforcer.
Et, à l'inverse, nous nous efforçons de nier l'existence de ce que nous
croyons nous menacer, voilà pourquoi certains ont besoin de haïr à tout
prix, de s'opposer à des dangers pourtant inexistants, de militer pour
des causes imaginaires...
Si nous ne pouvons faire autrement
que de nous attacher à des objets d'amour ou de haine artificiels, nous
pouvons néanmoins tenter de comprendre par quels mécanismes s'enchaînent
ces attachements. Quels sont les trompe-l'oeil qui aliènent notre désir
(...) (B.T.)
« Le désir est l'essence même de l'homme, en tant qu'on la
conçoit comme déterminée, par la suite d'une quelconque affection
d'elle-même, à faire quelque chose. » [spinoza]
Parce que fondamentalement nous sommes des êtres de désir.
(...) Cela signifie que nous sommes désir, rien que désir. (B.T.)
Si être, c'est désirer, désirer, pareillement, c'est pas autre chose qu'être. (B.T.)
Ce que nous désirons, c'est être nous-mêmes, pleinement, et sans concession. (B.T.)
(...) ce n'est pas l'objet du désir qui provoque notre désir. Nous ne
désirons pas une chose ou quelqu'un parce qu'ils nous paraissent
merveilleux, hors du commun, indispensables : nous ne les désirons que
parce qu'ils nous permettent d'
être ce que nous
sommes. (...)
Nous désirons parce que certaines choses nous apportent de la joie et
ainsi augmentent notre puissance et notre capacité à nous réaliser
nous-mêmes. En nous interrogeant sur notre désir, ne nous demandons pas
ce que nous voulons
avoir, mais plutôt ce que nous voulons
être à travers ce que nous désirons. (B.T.)
Si vous êtes victime d'une avalanche (...), vous ne penserez certainement pas que la montagne vous [a] visé spécifiquement. Vous êtes juste passé au mauvais endroit au mauvais moment. (...)
Il semble difficile d'accepter que le même mécanisme conditionne l'amour des autres. En effet, si les autres nous aiment, ce n'est pas non plus parce qu'il ont délibérément choisi de le faire, et ce n'est pas non plus parce qu'ils nous ont choisis en particulier, mais parce qu'à un moment donné nous nous sommes trouvés disponibles pour jouer le rôle prévu par leur scénario affectif. (B.T.)
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| (H.M.) |
>
cet secondaire objet du désirt
> l'amour inventé, à réinventer... : réinventé
> la roue méca nique de l'amour
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> CHAPITRE : antiromantisme