N'en jetons presque plus ! Trions, reprenons, détournons.
L'essentiel est presque bien dit et redit, en long, en large...
Reprenons serré, de travers, à travers.
Par les moyens d'avenir du présent. Pour le présent de l'avenir.
(OTTO)KARL

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2010-05-03

actualituer

Mais au-delà de ça, de voir ce blog, (trop) bien fait mais dont l'intérêt du contenu me file entre les doigts, lire son digne et bon édito, qui se vante de 30 000 lecteurs par mois... me fait faire un pas de plus, et bien pesé, vers mon désir grossissant de tout arrêter — avec l'actualité. Je ressens ça depuis un certain temps, cette montée. Par exemple avec mes voisins, déjà, et à cause d'eux ? (Deux d'entre eux, dont un, surtout, qui m'a exténué et qui pour l'heure a disparu on ne sait comment.) Mais déjà tous les gens que je croise par ailleurs, et les blogs, légion, avec ces multiples traitements commentateurs m'as-tu-vu de l'actu (autres que sur lepostier.fr), de jeunesse rebelle critique, auxquels des liens amicaux me renvoient sans cesse, inlassablement (...) Alors non, moi, ne plus parler, ne plus discuter d'actualité, ne plus rien avoir affaire avec ; ne plus la discuter, surtout ; ne plus lui faire cet honneur, en quelque sorte ; qu'elle gèle sur place! comme disait nietzsche de la morale. Il semble, oui, que j'en arrive à ce point, si j'y suis pas déjà, à ce point où...

C'est la guerre, mais la guerre sans poudre et sans fumée, sans gesticulations martiales, sans pathos et sans membres rompus - car tout cela serait encore de « l'idéalisme ». Les erreurs, l'une après l'autre, sont ignorées avec un mépris glacial, [l'actualité] n'est pas réfuté[e] - [elle] gèle ... Ici, par exemple, « le génie » meurt de froid ; un peu plus loin, c'est « le saint » qui est gelé ; le « héros » grelotte sous une épaisse calotte de glace ; à la fin, la « foi », la prétendue « conviction » est prise par les glaces - et la « pitié » aussi se refroidit singulièrement - presque partout, se congèle [l'actualité]...
(...) [Elle] n'est pas attaquée ; tout simplement, elle n'entre plus en ligne de compte. (F.N.)[O.K]

C'est mon « désir de neutre », après (celui de) barthes, de soldat couché dans la neige, sentant et pendant que la Terre tourne. Néanmoins :

Le désir de neutre n'est [peut-être] qu'une traversée : je traverse le neutre, mais peut-être demain il y aura un autre désir, et donc je traverserai autre chose. (...) Pour le moment, en moi, le neutre est purement réactif. (J'emploie un vocabulaire nietzschéen.) (...) Par exemple, petite anecdote : il y a huit ou 15 jours, j'ai reçu un livre, par la poste, de quelqu'un que je ne connais absolument pas — ce qui est normal, presque quotidien. Et hier, c'est-à-dire 15 jours après, hier ou avant-hier, ce quelqu'un m'a téléphoné pour me demander ce que je pensais de son livre. Et s'est levé aussitôt en moi, alors que j'avais le téléphone à l'oreille, encore, (...) s'est levé en moi, immédiatement, le désir du neutre. C'est-à-dire le désir de ne pas lire le livre, le désir de n'en rien penser, le désir de ne pas savoir ce que j'en pense, et le désir, si j'en pense quelque chose, de ne pas le dire. C'est-à-dire, au fond, s'est levé en moi le désir de ne pas désirer. Ou le droit de ne pas désirer. (...) Donc je traverse le neutre... (R.B.)

Je ne discute pas, je ne critique pas, je ne juge pas, — seulement, je m'en irai. C'est le seul mouvement qui dit tout, sans rien dire. (H.T.)

J’avais primitivement l’intention de répondre à de nombreuses critiques, et, en même temps, d’expliquer quelques questions très simples, totalement obscurcies par la lumière moderne (...) ; mais j’ai eu l’imprudence de lire ce matin quelques feuilles publiques ; soudain, une indolence, du poids de vingt atmosphères, s’est abattue sur moi, et je me suis arrêté devant l’épouvantable inutilité d’expliquer quoi que ce soit à qui que ce soit. Ceux qui savent me devinent, et pour ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas comprendre, j’amoncèlerais sans fruit les explications. (C.B.)

(...)
Je (me) recommande bien plutôt, par exemple, les cours de barthes (enregistrés) au collège france, sur « comment vivre ensemble » (1976-77) et « le (désir de) neutre » (1977-78), précisément. Et là, je ne sais comment insister assez... mais n'insistons pas ; n'insistons plus. Avec moi le déluge.
(O.K.)

cf. en attendant, que n'ai-je... 
cf. s'administrer
cf. à courant d'avance 

2010-05-01

voilà tout

J'ai connu un homme qui a donné vingt ans de sa vie à une étourdie, qui lui a tout sacrifié, ses amitiés, son travail, la décence même de sa vie, et qui reconnut un soir qu'il ne l'avait jamais aimée. Il s'ennuyait, voilà tout, il s'ennuyait, comme la plupart des gens. Il s'était donc créé de toutes pièces une vie de complications et de drames. Il faut que quelque chose arrive, voilà l'explication de la plupart des engagements humains. Il faut que quelque chose arrive, même la servitude sans amour, même la guerre, ou la mort.
(A.C.) (merci à djkl qui remercie g.)

2010-04-22

intracession

Finalement, personne ne peut tirer des choses, y compris des livres, plus qu'il n'en sait déjà. Ce à quoi l'on n'a pas accès par une expérience vécue, on n'a pas d'oreilles pour l'entendre.
(F.N. - EH 3§1)

Comprendre vraiment, c'est avoir déjà compris.
(O.k.)

... chaque fois qu’on ouvre un grand philosophe, on s’aperçoit qu' (...) il parle de très peu d’auteurs, d’abord. Et ensuite, ceux dont il parle, c’est pas tellement sûr qu'il les ait lus — c’est pas son problème. Alors, si vous y réfléchissez (...) c’est grotesque cette idée qu’on puisse emprunter des idées à un livre.  (...) dès qu’on se lance dans cet élément, c’est curieux, on entre dans un élément qui est complètement inconsistant... Vous savez, moi je crois que les livres, ça sert à tout sauf précisément à leur emprunter des idées. Je sais pas à quoi ça sert ! Mais ça sert à quelque chose, ça sûrement. On peut emprunter à un livre, tout ce qu’on veut (...), mais on peut pas lui emprunter la moindre idée ! Ça va pas, ça... Le rapport d’un livre avec l’idée c’est quelque chose de tout à fait différent.
Alors dans le cas de Spinoza, on peut toujours trouver une tradition dans la philosophie du livre : ah oui, bon, elle se continue et passe par Spinoza, tout ça... Mais, en un sens, il emprunte rien... rien, rien, rien... (...) un philosophe il a une intuition, et qui cesse pas d’essayer de l’exprimer, quoi... (...) c’est vrai aussi de la musique...
(G.D.)

Il faudra attendre longtemps avant de connaître la vérité sur l'apparition de cet astre imprévu que constituent Les Demoiselles d'Avignon. Il est convenu que l'art nègre a fourni à Picasso la matière de sa « révolution ». Il n'existe pas moins de trois versions concernant sa découverte de cet art et de ses conséquences convulsives sur la version ultime du « grand tableau ».
(...) La version de Picasso lui-même ne survient qu'en 1937. C'est André Malraux qui la reçoit, interrogeant le peintre alors que celui-ci achève ce chef-d'œuvre : Guernica. Mais trente-sept ans nous séparent encore de la révélation, par l'écrivain, de ce témoignage de Picasso. (...)
Comment le créateur des Demoiselles d'Avignon découvrit-il l'art nègre ? Sans témoin ni interprète! Il pénètre dans le musée ethnographique du Trocadéro - qui ne s'appelle pas encore musée de l'Homme - pour la première fois un jour de l'année 1907.
« Quand je suis entré au Trocadéro, c'était dégoûtant. Le marché aux Puces. L'odeur. J'étais seul. Je voulais m'en aller. Je ne partais pas. Je restais. Je restais. J'ai compris que c'était important : il m 'arrivait quelque chose, non ?
« Les masques, ils n'étaient pas des sculptures comme les autres. Pas du tout. Ils étaient des choses magiques. Et pourquoi pas les Égyptiens, les Chaldéens ? Nous ne nous en étions pas aperçus. Des primitifs, pas des magiques. Les Nègres, ils étaient des intercesseurs, je sais le mot en français depuis ce temps-là. Contre tout, contre des esprits inconnus, menaçants. Je regardais toujours les fétiches. J'ai compris : moi aussi, je suis contre tout. Moi aussi, je pense que tout, c'est inconnu, c'est ennemi. Tout ! pas les détails ! les femmes, les enfants, les bêtes, le tabac, jouer... Mais le tout ! J'ai compris à quoi elle servait, leur sculpture, aux Nègres. Pourquoi sculpter comme ça, et pas autrement ? Ils étaient pas cubistes, tout de même ! Puisque le cubisme, ça n'existait pas. Sûrement, des types avaient inventé les modèles, et des types les avaient imités, la tradition, non ? Mais tous les fétiches, ils servaient la même chose. Ils étaient des armes pour aider les gens à ne plus être les sujets des esprits, à devenir indépendants. Des outils. Si nous donnons une forme aux esprits, nous devenons indépendants. Les esprits, l'inconscient (on n'en parlait pas encore beaucoup), l'émotion, c'est la même chose. »
Puis cette phrase clé : « J'ai compris pourquoi j'étais peintre. »
Puis, tout de suite après : « Tout seul dans ce musée affreux, avec des masques, des poupées peaux-rouges, des mannequins poussiéreux. Les Demoiselles d'Avignon ont dû arriver ce jour-là, mais pas du tout à cause des formes : parce que c'était ma première toile d'exorcisme, oui ! »
Pas les formes, pas les masques façon Vlaminck ou Matisse ou façon Braque dont Picasso dit alors : « C'est aussi ça qui m'a séparé de Braque. Il aimait les Nègres, mais, je vous ai dit : parce qu'ils étaient de bonnes sculptures.» (...)
Non, pas les formes, les masques, les bonnes, les belles sculptures ! Mais ce qui se passe sous les formes, sous les masques ! L'esprit, pas la matière, l'invisible plutôt que le visible. Déjà en 1923, Picasso avait déclaré : « Les statues africaines qui traînent un peu partout chez moi sont plus des témoins que des exemples. »
Alors, Picasso va à son tour exorciser ses propres démons, en donnant sa pleine mesure au « grand tableau ». Il livre une guerre d'indépendance, de libération, contre l'ennemi intérieur ! Il exorcise sa hantise de la maladie, laquelle peut-être transmise par Ie sexe ! Les Demoiselles, on le sait, sont une scène de bordel ! À Françoise Gillot, une de ses femmes, et au grand critique américain William Rubin, il dira, précisant encore ce qu'il avait dit à Malraux :
« Et alors, j'ai compris que c'était le sens même de la peinture », à propos de sa visite au musée du Trocadéro.
(...) il est profondément agacé par la rumeur selon laquelle il aurait copié les formes quand c'est l'esprit des formes qui l'avait touché ! (...)
(...) que le « grand tableau» soit terminé ou non à l'époque où Picasso entre dans le musée du Trocadéro, cela ne change guère. Si le tableau est achevé, Picasso comprend mieux ce qui l'a animé alors qu'il le peignait - passant en quelque sorte de l'inconscience à la conscience de son acte d'exorcisme. Si le tableau est en cours, sa découverte de l'art primitif vient appuyer ses convictions intimes, l'aide à franchir les derniers obstacles. Dans les deux cas, il ne copie pas, n'emprunte pas des formes. Advient au contraire ce qu'il porte déjà lui-même en germe. Car on ne fait pas une rencontre avec l'invisible si l'on n'est pas soi-même concerné !
(...) Daniel-Henry Kahnweiler (...) confirme que la rencontre avec l'art primitif de ses amis cubistes ne constitua aucunement « une simple délectation esthétique », et qu'ils ne se contentèrent jamais d'« imiter le seul aspect de ces sculptures ». Il tient à rappeler qu'il ne s'agit pas d'un emprunt formel.
« Il me faut, écrit-il, m'inscrire, une fois de plus, en faux contre la thèse d'une influence directe de l'art africain sur les deux peintres cubistes d'alors, à savoir Picasso et Braque. Il s'agit d'une convergence. » Quel mot clé ! Kahnweiler précise : « Les peintres cubistes se sentaient encouragés dans leurs travaux par l'existence d'un art qu'ils devinaient frère. »
(J.-P.B.)

cf. compris c'est compris

2010-04-16

huit à 8

Semblable à la pierre de bologne, qui irradie la nuit ce qu’elle a emmagasiné pendant la journée, et par cette lueur indirecte illumine le jour nouveau qui vient.
(R.B.)
La nuit éclaire le jour qui suit.
(J.M.)

2010-04-14

au fond, tous les noms...

... sont des homonymes :
 otto karl
andré breton
eugène delacroix
henri michaux
yves klein
fernand léger

claude lorrain
andré masson

...
(E.L.)(O.k.)

2010-04-13

de nos je(ux) pas d(e) rôles

Les expositions universelles transfigurent la valeur d'échange des marchandises. Elle créent un cadre où la valeur d'usage passe au second plan. Elles inaugurent une fantasmagorie où l'homme pénètre pour se laisser distraire. L'industrie du divertissement l'y aide en l'élevant à la hauteur de la marchandise. Il s'abandonne aux manipulations de cette industrie grâce à la jouissance que lui procure son aliénation, par rapport à lui-même et par rapport aux autres.
(W.B.)

Il s’en trouve toujours certains, mieux nés que les autres, qui sentent le poids du joug et ne peuvent se retenir de le secouer, qui ne s’apprivoisent jamais à la sujétion et qui, comme Ulysse cherchait par terre et par mer à revoir la fumée de sa maison, n’ont garde d’oublier leurs droits naturels, leurs origines, leur état premier, et s’empressent de les revendiquer en toute occasion. Ceux-là, ayant l’entendement net et l’esprit clairvoyant, ne se contentent pas, comme les ignorants, de voir ce qui est à leurs pieds sans regarder ni derrière ni devant. (...) Et la servitude les dégoûte, pour si bien qu’on l’accoutre. (...) Mais les gens soumis, dépourvus de courage et de vivacité, ont le cœur bas et mou et sont incapables de toute grande action. Les tyrans le savent bien. Aussi font-ils tout leur possible pour mieux les avachir.

Cette ruse des tyrans d’abêtir leurs sujets n’a jamais été plus évidente que dans la conduite de Cyrus envers les Lydiens, après qu’il se fut emparé de leur capitale et qu’il eut pris pour captif Crésus, ce roi si riche. On lui apporta la nouvelle que les habitants de Sardes s’étaient révoltés. Il les eut bientôt réduits à l’obéissance. Mais ne voulant pas saccager une aussi belle ville ni être obligé d’y tenir une armée pour la maîtriser, il s’avisa d’un expédient admirable pour s’en assurer la possession. Il y établit des bordels, des tavernes et des jeux publics, et publia une ordonnance qui obligeait les citoyens à s’y rendre. Il se trouva si bien de cette garnison que, par la suite, il n’eut plus à tirer l’épée contre les Lydiens. Ces misérables s’amusèrent à inventer toutes sortes de jeux si bien que, de leur nom même, les Latins formèrent le mot par lequel ils désignaient ce que nous appelons passe-temps, qu’ils nommaient Ludi, par corruption de Lydi.
Tous les tyrans n’ont pas déclaré aussi expressément vouloir efféminer leurs sujets ; mais de fait, ce que celui-là ordonna formellement, la plupart d’entre eux l’ont fait en cachette. Tel est le penchant naturel du peuple ignorant qui, d’ordinaire, est plus nombreux dans les villes : il est soupçonneux envers celui qui l’aime et confiant envers celui qui le trompe. Ne croyez pas qu’il y ait nul oiseau qui se prenne mieux à la pipée, ni aucun poisson qui, pour la friandise du ver, morde plus tôt à l’hameçon que tous ces peuples qui se laissent promptement allécher à la servitude, pour la moindre douceur qu’on leur fait goûter. C’est chose merveilleuse qu’ils se laissent aller si promptement, pour peu qu’on les chatouille. Le théâtre, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes curieuses, les médailles, les tableaux et autres drogues de cette espèce étaient pour les peuples anciens les appâts de la servitude, le prix de leur liberté ravie, les outils de la tyrannie. Ce moyen, cette pratique, ces allèchements étaient ceux qu’employaient les anciens tyrans pour endormir leurs sujets sous le joug. Ainsi les peuples abrutis, trouvant beaux tous ces passe-temps, amusés d’un vain plaisir qui les éblouissait, s’habituaient à servir aussi niaisement mais plus mal que les petits enfants n'apprennent à lire avec des images brillantes.
(E.d.l.B.)

et quand on voit actuellement la pression absolument fantastique et toutes les formes de conditionnement, notamment médiatique, que la plupart des gens subissent, on se dit que pour retrouver une autonomie de jugement, en tant qu'individu, il faut avoir une force de résistance considérable, et effectivement on peut très bien admettre que tout le monde n'a pas cette force de résistance, ou alors : vivre avec l'illusion qu'on l'a !
(postradio)

2010-04-10

la philosophie pour quoi faire ?


(R.-P.D.) :: 1'17''::

Avez-vous déjà rencontré des philosophes ? Êtes-vous demeuré assez longtemps en leur compagnie ? Vous est-il arrivé de constater qu’ils ne sont pas tristes ? Ce livre vous suggère d’en fréquenter un bon nombre, illustres ou méconnus, antiques ou modernes, occidentaux ou orientaux, de manière familière et personnelle. Depuis Socrate et Platon jusqu’à Foucault et Deleuze, vous devinerez que l’exercice quotidien de la philosophie lutte contre deux ennemis seulement : la bêtise et la tristesse.
(R.-P.D.)

2010-04-08

henry miller vivant dans l'éternel


(merci à Nicolas Zurstrassen) :: 2'57''::
Henry Miller, grand « vivant jusqu'au bout »! jusque « sur son lit de "mort" ». Mais, de là, bien « au-delà » : jusqu'à nous ! Et encore après — nous. (O.k.)

2010-04-03

reître


(O.k.)(merci à K.T. et à aurobindesbois) :: 5'38''::

Je suis assis, lépreux, sur les pots cassés et les orties, au pied d’un mur rongé par le soleil. — Plus tard, reître, j’aurais bivaqué sous les nuits d’Allemagne.
(A.R.)

Le quiétisme, c'est l'attitude des gens qui disent : les autres peuvent faire ce que je ne peux pas faire. La doctrine que je vous présente est justement à l'opposé du quiétisme, puisqu'elle déclare : il n'y a de réalité que dans l'action ; elle va plus loin d'ailleurs, puisqu'elle ajoute : l'homme n'est rien d'autre que son projet, il n'existe que dans la mesure où il se réalise, il n'est donc rien d'autre que l'ensemble de ses actes, rien d'autre que sa vie. D'après ceci, nous pouvons comprendre pourquoi notre doctrine fait horreur à un certain nombre de gens. Car souvent ils n'ont qu'une seule manière de supporter leur misère, c'est de penser : « Les circonstances ont été contre moi, je valais beaucoup mieux que ce que j'ai été ; bien sûr, je n'ai pas eu de grand amour, ou de grande amitié, mais c'est parce que je n'ai pas rencontré un homme ou une femme qui en fussent dignes ; je n'ai pas écrit de très bons livres, c'est parce que je n'ai pas eu de loisirs pour le faire ; je n'ai pas eu d'enfants à qui me dévouer, c'est parce que je n'ai pas trouvé l'homme avec lequel j'aurais pu faire ma vie. Sont restées donc, chez moi, inemployées, et entièrement viables une foule de dispositions, d'inclinations, de possibilités qui me donnent une valeur que la simple série de mes actes ne permet pas d'inférer. Or, en réalité, (...) Un homme s'engage dans sa vie, dessine sa figure, et en dehors de cette figure il n'y a rien. Évidemment, cette pensée peut paraître dure à quelqu'un qui n'a pas réussi sa vie. Mais d'autre part, elle dispose les gens à comprendre que seule compte la réalité, que les rêves, les attentes, les espoirs permettent seulement de définir un homme comme rêve déçu, comme espoirs avortés, comme attentes inutiles ; c'est-à-dire que ça les définit en négatif et non en positif.
(J.-P.S.)

> l'impossible : un possible
> nechangerien
> inégalités (utiles)
> se (dé)jouer
... 

2010-04-02

au fond, proust, c'est moi (1)

Il se tue littéralement au travail, corrigeant et recorrigeant ses épreuves ; il est sûr de lui et de son triomphe de fond, le disant ouvertement dans ses articles sur flaubert et sur baudelaire ; (...) la guerre est-elle gagnée pour autant ? Pas sûr, jamais sûr. « On dit que dans mes livres je parle de tout au hasard, que c’est une salade. Or ce n’est pas vrai. Il n’y a pas un détail qui n’en annonce un autre dans le même volume ou les volumes suivants. » (...) Non, aucun doute ne semble effleurer Proust : il écrit, il réécrit, il persiste, il précise, il amplifie, il réclame ce qui lui est dû (...) « Vous êtes trop gentil de dire que je suis très raisonnable. Au fond, je crois que c’est vrai. Je ne cherche qu’une chose, c’est à éclaircir. » Tout le monde fuit la réalité dans les vérités usuelles obscures. On ne trouve la lumière réelle que dans l’écriture en profondeur, « là où les lois générales commandent les phénomènes particuliers aussi bien dans le passé que dans l’avenir ». Quelle déclaration énorme : Moi, Proust, comme Dostoïesvki, Flaubert, Baudelaire ou Racine, j’ai trouvé les équations de base qui me permettent de déchiffrer et d’intégrer n’importe quel événement (...). N’est-ce pas fou ? Non. (...) Le mot qui revient sans cesse, maintenant, sous la plume de Proust, celui qu’il martèle à tous ses correspondants est : classique. Le novateur imprévu, contesté, méconnu, mais inévitable, parce qu’il est novateur, est classique. « Une vérité ne s’impose pas du dehors à des esprits qu’elle doit préalablement rendre semblables à celui où elle est née. Manet avait beau soutenir que son Olympia était classique... le public ne voyait là que dérision. » Comment, ce « petit Marcel » que nous avons connu et touché du doigt, avec ses manies, ses tics, ses complications, ses extravagances, c’était Racine ? Lui-même ? Ça alors !
(P.S.)

cf. l'ascésure
cf. les certitudes, ça, (g)rands fous.
cf. [u] en étais-je ? 

2010-03-31

la morale mais l'éthique, et toc

Voilà donc que l’éthique, c’est-à-dire une typologie des modes d’existence immanents, remplace la morale, qui rapporte toujours l’existence à des valeurs transcendantes. La morale, c’est le jugement de Dieu, le système du Jugement. Mais l’éthique renverse le système du jugement. A l’opposition des valeurs (Bien-Mal), se substitue la différence qualitative des modes d’existence (bon-mauvais). L’illusion des valeurs ne fait qu’un avec l’illusion de la conscience : parce que la conscience est essentiellement ignorante, parce qu’elle ignore l’ordre des causes et des lois, des rapports et de leurs compositions, parce qu’elle se contente d’en attendre et d’en recueillir l’effet, elle méconnaît toute la Nature. Or il suffit de ne pas comprendre pour moraliser.
Il est clair qu’une loi, dès que nous ne la comprenons pas, nous apparaît sous l’espèce morale d’un « Il faut ». Si nous ne comprenons pas la règle de trois, nous l’appliquons, nous l’observons comme un devoir. Si Adam ne comprend pas la règle du rapport de son corps avec le fruit, il entend la parole de Dieu comme une défense.
(G.D.)

Moi je crois que la morale (...) c’est essentiellement le système du jugement. (...) Il y a pas d’autre sens de la morale. À savoir, il y a une morale lorsque je suis jugé d’un point de vue ou d’un autre, quel qu’il soit, c’est l’autonomie du jugement, la morale. Alors, je ne dis pas du tout que ce soit mal mais c’est ça, quelque chose, quoi que ce soit, est jugé. C’est ça, la morale.
(...) Le moraliste c’est l’homme du jugement. Au point que je dirai même : tout jugement est moral, il n'y a de jugements que moraux. (...)
Je précise pour Spinoza, à mon avis, il nous dit lui-même « il n’y a jamais d’autonomie du jugement ». Ça, il le dit formellement dans sa théorie de la connaissance. Et (...) il veut dire : le jugement n’est jamais que la conséquence d’une idée. Il y a pas une faculté de juger dont les idées seraient l’objet, mais ce qu’on appelle un jugement c’est rien d’autre que la manière dont une idée s’affirme elle-même, ou se mutile elle-même. C’est important, ça. Donc, il y a pas de jugement, pour lui [Spinoza]. C’est la même chose de dire : il y a pas de jugement, il y a pas d’autonomie du jugement, ou dire : le jugement n’est que la conséquence, n’est que le développement de l’idée. Or, jamais il ne revient là-dessus. « Il y a pas de jugement ».
Et pourtant il nous dit, notamment il dit explicitement dans une lettre, il parle de l’existence comme épreuve. Moi je crois qu’il a une idée très très bonne à cet égard, tout à fait pratique. Il veut dire : vous savez, les jugements, la manière dont vous êtes jugé, tout ça, c’est pas ça qui est important. Bien sûr il y a un système du jugement – pour lui, la religion, la morale, c’est un système du jugement et c’est ça qu’il dénonce. Alors, qu’est-ce qu’il veut dire quand il dénonce le système du jugement ? Il veut dire : finalement, il y a qu’une chose qui compte, c’est pas la manière dont vous êtes jugé, c’est que finalement, quoi que vous fassiez c’est toujours vous qui vous jugez vous-même. Voyez ce qu’il veut dire : il y a d’autant moins de problème du jugement que c’est vous qui vous jugez. Vous êtes jugé par quoi ? Ce qui vous juge, c’est pas des valeurs qui vous seraient extérieures, c’est les affects qui viennent remplir votre mode d’existence. Vous existez de telle ou telle manière. Bien. Ce mode d’existence, il est rempli, il est effectué par des affects. Ce qui vous juge c’est la nature de vos tristesses et de vos joies. Donc, vous vous jugez vous-même.
Et là, Spinoza se fait sans pitié, hein. Parce que, il a à la fois des côtés extrêmement tendres et puis des côtés extrêmement durs, on le sent à travers les textes. Il y a des choses qu’il supporte pas. Il supporte pas l’homme qui se fait souffrir lui-même. Il supporte pas toute la race des masochistes, des dépressifs... il ne supporte pas. Vous me direz : facile de pas supporter. Mais, non, c’est les questions de valeur attribuée à telle ou telle chose. Il pense que c’est la misère, ça, que c’est le fond de la misère. Que le type qui remplit son existence d’affects tristes, eh bien, il se juge lui-même. En quel sens ? Au sens où il s’est fait le pire mode d’existence. Sans doute il a pas pu faire autrement, tout ça, ça compte pas, mais Spinoza va très loin, il nous dit, c’est des gens tellement contagieux et qui ne veulent que ça, répandre la tristesse, qu’il faut être sans pitié. Ils se jugent eux-mêmes. En d’autres termes, il y a pas de morale.
Ou je dis la même chose d’une autre façon. Il nous parle d’épreuve, mais j’ai bien indiqué, hélas trop vite, en effet, tout à l’heure, qu’il s’agit pas d’une épreuve morale. L’épreuve morale c’est l’épreuve d’un tribunal. L’épreuve d’un tribunal, c’est-à-dire, vous êtes jugé, vous passez en jugement. (...) Eh bien, ça, ça existe pas du tout chez Spinoza. L’épreuve dont il nous parle c’est tout à fait autre chose.
Il nous parle d’une épreuve, je disais, physico-chimique. (...) C’est pas un jugement au sens moral, c’est-à-dire un tribunal, c’est comme un jugement, une auto-expérimentation. (...)
Imaginez une pièce d’or qui s’éprouverait elle-même. Quand je parle d’une fausse pièce (...) Spinoza, il invoque l’exemple argile. Il y a plusieurs manières pour (...) une pièce d’or d’être fausse. Première manière d’être fausse, elle est pas en or. Deuxième manière d’être fausse, elle a de l’or mais pas dans la vraie proportion qui définit la pièce, la vraie pièce correspondante, elle a moins d’or que la vraie. Troisième manière d’être fausse, la plus intéressante pour les faussaires, enfin, la moins dangereuse, parce qu’ils sont très difficiles à poursuivre à ce moment-là, la pièce est correcte à tous égards, elle a exactement le poids d’or, alors en quoi elle est fausse ? C’est que, elle a été fabriquée hors des conditions légales.
Pourquoi c’est intéressant de faire des fausses pièces d’or en ce sens ? Au troisième sens. C’est que le cours est pas le même. Le cours médailles et le cours pièces. Vous voyez ? Vous pouvez donc être un faussaire tout en étant vrai. Vous fabriquez des pièces d’or avec le même poids que la pièce authentique, le même dessin, vous êtes faussaire précisément parce que vous y mettez le dessin, en d’autres termes, vous faites une médaille, personne ne peut vous interdire de faire une médaille. C’est légal. Ce qui est pas légal c’est que cette médaille ait exactement les caractères de la pièce officielle, et vous jouez la différence de cours entre la médaille et la pièce officielle. Bon, voilà donc trois manières d’être une fausse pièce d’or.
Qu’est-ce que ça veut dire, une pièce d’or qui se jugerait elle-même ? C’est d’après les affects qu’elle a. La fausse pièce d’or, mettons qu’elle a des affects d’argent. C’est de l’argent recouvert avec une couverture d’or. Elle a des affects d’argent. La pièce d’or en proportions inexactes, elle a des affects d’or, mais qui n’occupent pas la plus grande partie d’elle-même, vous voyez. La pièce complète d’or qui a autant d’or que la vraie pièce, elle a des affects d’or et pourtant quelque chose lui manque.
Je dirais qu’il y a une manière dont chaque chose peut être posée comme juge d’elle-même, faisant l’épreuve de soi. Faire l’épreuve de soi, c’est quoi ? Eh ben, c’est par exemple un son. C’est pas un jugement, ça. Le potier, il a son vase d’argile et il donne un coup. Ou bien le chimiste, il pose une goutte sur la pièce d’or. C’est une épreuve physico-chimique. Dis-moi de quelle nature tu es faite ? Dis-moi un peu. Là c’est pas un jugement, c’est une expérimentation. Dis-moi un peu de quoi tu es composé, toi, c’est quoi ton son à toi ?
Alors, par exemple, pour reprendre, là, l’exemple : je te tape là, quel son ça donne, là ? Est-ce que... oh, c’est un drôle de son, tiens. Comme le vase d’un potier. Alors, on verrait des gens qui passent pour très élégants ou très moraux. Si on les pince... On les pince et on s’aperçoit que, tiens, on se dit, c’est curieux, ça, ils donnent un drôle de bruit... ils sont faux. Il sont faux. Et ça, ça se voit à quoi ? Quelqu’un fait un geste tout d’un coup, quelqu’un dans un discours moral, quelqu’un se trahit. C’est ça qui est chouette, se juger soi-même. C’est quand on se trahit. (...) C’est ça l’épreuve physico-chimique. Alors, c’est pas un jugement moral, bien plus, même, on peut avoir des surprises. Un type qui paraît, là, comme ça, qui joue même un peu au prolo et qui est vraiment prolo, tout ça. Puis, il y a un son de voix tout d’un coup et on se dit, c’est pas qu’il soit pas prolo mais c’est que, c’est qu’il a une une âme prodigieuse, c’est que, pour dire ce qu’il vient de dire il faut que ça soit quelque chose d’autre, aussi, il faut que ce soit un artiste prodigieux même s’il ne le sait pas, hein. Quelque chose comme ça, quelque chose qui trahit quelqu’un. J’imagine que Spinoza c’est un peu ça qu’il essaie de nous dire. Vous savez, vous voyez les gens exister, les modes d’existence des gens, eh ben, il y a une certaine manière dont l’existence est juge d’elle-même.
C’est un peu ça aussi que Nietzsche (je dis pas que ça se résume à ça)... Lorsque Nietzsche dit : ne jugez pas la vie, n’osez pas juger la vie. Il dit : c’est affreux, qu’est-ce que c’est que tous ces types qui jugent la vie ? Qu’est-ce que ça veut dire, ça, de quel droit vous osez juger la vie ? Donc, c’est comme Spinoza, il met en question la morale parce qu’il met en cause tout système de jugement, il met en cause tout tribunal. Mais, l’idée complémentaire de Nietzsche, c’est un tout autre sens du mot « jugement ». À savoir, s’il est impossible de juger la vie c’est parce que finalement la vie ne cesse pas de se juger elle-même, et en un tout autre sens de « jugement ». À savoir, c’est : vous avez la vie que vous méritez, n’allez pas vous plaindre, ne vous plaignez jamais, allez pas vous plaindre, ne vous plaignez jamais parce que finalement les affects que vous avez, qu’ils soient de malheur ou de joie, etc., vous les méritez, pas du tout au sens où vous avez fait tout ce qu’il fallait pour les avoir, (...) c’est même pas ça, mais c’est en un sens beaucoup plus malin, beaucoup plus subtil, à savoir : les affects que vous éprouvez renvoient et supposent un mode d’existence immanent. C’est là que le point de vue de l’immanence est complètement conservé. C’est un mode d’existence immanent, qui est supposé par les affects que vous éprouvez et finalement vous avez toujours les affects que vous méritez en vertu de votre mode d’existence.
(...) L’épreuve du potier c’est chercher les points de fêlure. Si je ne connais pas mes points de fêlure... Or, qu’elle est la meilleure manière de pas connaître... qu’est-ce qu’il dénonce dans le système du jugement et du tribunal ? C’est que se fait une propagation du malheur, le goût du malheur, le goût de l’angoisse, etc., qui nous est présenté comme valeur de fait. Et ça, Spinoza pense que ça appartient à tout tribunal, ça. Ce qu’il dit : la grande Trinité, oui, le tyran, le prêtre et ce qu’il appelle le « prêtre » Spinoza, c’est très simple, c’est "l‘homme de l’angoisse", c’est l’homme qui dit « tu as tort, tu es pécheur, je te jugerai ». Tout comme Nietzsche bien plus tard dira aussi : j’appelle « prêtre » l’homme du système de jugement, l’homme du tribunal : le tyran, le prêtre et l’homme du malheur, c’est-à-dire, le tyran, le prêtre, l’esclave. Pour lui c’est ça les mauvaises argiles, ou les fausses pièces d’or, c’est ça. Alors, ce dont il parle, c’est cette épreuve, oui c’est du niveau... oui, vous comprenez, c’est pas du tout que je sois juge ! Si je vois même mon meilleur ami et tout d’un coup, je lui fais ça, comme-ci, pour voir comment il résonne, comment il sonne. Et je m’aperçois avec effroi que quelqu’un que j’avais vu pendant vingt ans, que j’avais cru connaître, eh bien non, il y a quelque chose, là, à côté de quoi j’étais complètement passé. Alors, ça peut être une révélation merveilleuse, si c’est une beauté. Si c’est un abîme, vous vous rendez compte ? On se dit « ah! bien alors... » [De] toute manière, c’est toujours assez gai, assez fascinant, ces moments... C’est l’espèce de trahison de soi. On cesse pas de se trahir, en bien ou en mal...
(G.D.)

2010-03-29

las là là

Quiconque prétend brûler de faire autre chose que ce qu'il fait, ou d'être ailleurs que là où il est, se ment à soi-même... Il est des êtres qui, lisant ces lignes, comprendront nécessairement que la seule chose à faire, c'est de transformer leurs désirs en actes, jusqu'au bout.
(H.M.)(P.S.)

cf. reître

2010-03-22

instyle


(O.k.) :: 1´01´´::

Hemingway n'a pas non plus révolutionné la technique du roman ; ce qui reste, c'est incontestablement une écriture, le fameux style "maigre" (...) ce style tend vers le "télégraphique". C'est vrai ; c'est même cela le grand apport ; et cela comporte sans aucun doute une morale d'écrivain – voire une ascèse, tant il est vrai que Hemingway se situe dans la lignée des écrivains anglo-saxons pour qui toute esthétique implique une éthique plutôt qu'une métaphysique, comme l'écrivait Sartre à propos de Faulkner.
(M.G.)

> le grand proust par le jeune proust

2010-03-15

devenir-bête-intellectuelle

Sortir de la philosophie, faire n´importe quoi, pour pouvoir la produire du dehors. Les philosophes ont toujours été autre chose, ils sont nés d´autre chose.
C´est tout simple, écrire. Ou bien c´est une manière de se re-territorialiser, de se conformer à un code d´énoncés dominants, à un territoire d´état de choses établies : non seulement les écoles et les auteurs, mais tous les professionnels d´une écriture même non littéraire. Ou bien, au contraire, c´est devenir, devenir autre chose qu´écrivain, puisque, en même temps, ce qu´on devient devient autre chose qu´écriture. Tout devenir ne passe pas par l´écriture, mais tout ce qui devient est objet d´écriture, de peinture ou de musique. Tout ce qui devient est une pure ligne, qui cesse de représenter quoi que ce soit. (...) On trace une ligne, et d´autant plus forte qu´elle est abstraite, si elle est assez sobre et sans figures. (...) Ca veut dire écrire comme un rat trace une ligne, ou comme il tord sa queue, comme un oiseau lance un son, comme un félin bouge, ou bien dort pesamment. Devenir-animal, à charge pour l´animal, rat, cheval, oiseau ou félin, de devenir lui-même autre chose, bloc, ligne, son, couleur de sable - une ligne abstraite. Car tout ce qui change passe par cette ligne : agencement. Être un pou de mer, qui tantôt saute et voit toute la plage, tantôt reste enfoui le nez sur un seul grain. Savez-vous seulement quel animal vous êtes en train de devenir, et surtout ce qu'il devient en vous, la Chose ou l'Entité de Lovecraft, l'innommable, "la bête intellectuelle", d'autant moins intellectuelle qu'elle écrit avec ses sabots, avec son oeil mort, ses antennes et ses mandibules, son absence de visage, toute une meute en vous à la poursuite de quoi, un vent de sorcière ?
(G.D.)

cf. autophilosophe
cf. postphilosophie, ou : pour une philosophie artiste
cf. de la lecture sans lecture à l´écriture sans écriture