N'en jetons presque plus ! Trions, reprenons, détournons.
L'essentiel est presque bien dit et redit, en long, en large...
Reprenons serré, de travers, à travers.
Par les moyens d'avenir du présent. Pour le présent de l'avenir.
(OTTO)KARL

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2010-02-08

démonstration de cinéma, par éric rohmer


(E.R.) :: 13'12''::
Dans un film, l'information est communiquée par l'image-[son] (...) un véritable cinéaste (...) est capable « de tout exprimer [audio-]visuellement (...) et nous rendre perceptibles les pensées d'un ou de plusieurs personnages sans le secours du dialogue ».
(E.D.)[O.k.]

2010-02-02

écran total

... au-delà d’un devenir-minoritaire, il y a l’entreprise finale de devenir-imperceptible. Oh non, un écrivain ne peut pas souhaiter être « connu », reconnu. L’imperceptible, caractère commun de la plus grande vitesse et de la plus grande lenteur. (...) Nous sommes toujours épinglés sur le mur des significations dominantes, nous sommes toujours enfoncés dans le trou de notre subjectivité, le trou noir de notre Moi qui nous est cher plus que tout. Mur où s’inscrivent toutes les déterminations objectives qui nous fixent, nous quadrillent, nous identifient et nous font reconnaître ; trou où nous nous logeons, avec notre conscience, nos sentiments, nos passions, nos petits secrets trop connus, notre envie de les faire connaître. (…) La manie du sale petit secret.(...) On invente toujours de nouvelles races de prêtes pour le sale petit secret, qui n'a d'autre objet que de se faire reconnaître, nous mettre dans un trou bien noir, nous faire rebondir sur le mur bien blanc. (...)
(G.D.)

(I.H.)(T.A.)(O.k.) :: 5'57''::

Là nous n’avons plus de secret, nous n’avons plus rien à cacher. C’est nous qui sommes devenus un secret, c’est nous qui sommes cachés, bien que tout ce que nous faisons, nous le faisons au grand jour et dans la lumière crue. C’est le contraire du romantisme du « maudit ». Nous nous sommes peints aux couleurs du monde. (…) Le grand secret, c’est quand on n’a plus rien à cacher, et que personne alors ne peut vous saisir. Secret partout, rien à dire. (...) « Moi, voilà comme je suis », c'est fini tout ça.
(G.D.)

cf. le devenir ligne

2010-02-01

devenir-sobre

otto — [Encore bourré ?] Moi plus du tout. Ça m'attire de moins en moins. (...) Ça me convient pas, j'ai remarqué. Non pas sur le moment, an contraire, mais après. Le prix à payer, après.

adèle — moi c'est un peu pareil. là je suis assez raisonnable et se bourrer la gueule me repousse de plus en plus. surtout quand on est ailleurs, quand on ne sait pas comment on va rentrer, quand c'est loin. et la torture le lendemain, c'est vraiment affreux. je le sais d'avance, je le sais quand je bois. et je sais exactement quand ca suffit et là c'est vraiment bien de se contrôler alors que les autres débordent de plus en plus. et à la fin on rentre au sommet de la fête et en bon état pour se lever le lendemain comme si de rien n'était, en ayant quand même vécu quelque chose le soir. ça, c'est vraiment bien !

otto — Ça c'est vraiment bien, oui, et bien exprimé. Pour moi aussi. Je suis exactement d'accord. Surtout le « se lever le lendemain comme si de rien n'était, en ayant quand même vécu quelque chose le soir », c'est exactement ça que j'éprouve aussi, oui. Comme au sortir d'une ruine, en pleine ville de leipzig. Mais je pratique ça depuis des années, il faut dire. Juste émoussé, pourquoi pas, suffisamment pour être de dedans, mais pas jusqu'à s'enfoncer tout seul, se noyer, non, juste s'être donné les moyens (alcoolisés ou non, philosophiques, par exemple) de surfer, sans boire la tasse... et couler, non, « de redevenir poisson et non de jouer les monstres », comme écrit deleuze (p.66, de Dialogues). Et surfer, en vrai, comme on sait, c'est bel et bien toute une philosophie, cosmologique. C'est la! philosophie, en fait. D'ailleurs j'ai toujours défendu cette ivresse légère, sinon la sobriété même. Et là, je retombe sur deleuze :

« Dans le devenir il s’agit plutôt d’involuer : ce n’est ni régresser, ni progresser. Devenir, c’est devenir de plus en plus sobre, de plus en plus simple, devenir de plus en plus désert, et par là même peuplé. C’est cela qui est difficile à expliquer : à quel point involuer c’est évidemment le contraire d’évoluer, mais c’est aussi le contraire de régresser, revenir à une enfance, ou à un monde primitif. Involuer c’est avoir une marche de plus en plus simple, économe, sobre. C’est vrai aussi pour les vêtements : l’élégance, comme le contraire de l’over-dressed où l’on en met trop, on rajoute toujours quelque chose qui va tout gâcher (l’élégance anglaise contre l’over-dressed italien). C’est vrai aussi de la cuisine : contre la cuisine évolutive, qui en rajoute toujours, contre la cuisine régressive qui retourne aux éléments premiers, il y a une cuisine involutive… » (p.37)

Voilà, « être bourré », c'est un peu, comme il dit, je dirais, « rajouter quelque chose qui va tout gâcher ». Surtout le ou les jours suivants... avoir gâcher notre rythme, notre ligne, notre élan. Alors que, quand on n'a fait que surfer, sans couler, dès le lendemain, on pourrait presque dire avec les mots de deleuze (qui évoquent étonnamment le surf, comme par hasard) que « c’est reprendre la ligne interrompue, ajouter un segment à la ligne brisée, la faire passer entre deux rochers, dans un étroit défilé, ou par-dessus le vide, là où elle s’était arrêtée. » (p.50)

En fait, deleuze (surfeur dans l'âme, décidément) en parle même explicitement, en recoupant au passage des sujets qui nous ont occupé dernièrement (...) :

« De même pour les fous, les drogués les alcooliques. On objecte : avec votre misérable sympathie, vous vous servez des fous, vous faites l’éloge de la folie, puis vous les laissez tomber, vous restez sur le rivage… Ce n’est pas vrai. Nous essayons d’extraire de l’amour toute possession, toute identification, pour devenir capable d’aimer. Nous essayons d’extraire de la folie la vie qu’elle contient, tout en haïssant les fous qui ne cessent de faire mourir cette vie, de la retourner contre elle-même. Nous essayons d’extraire de l’alcool la vie qu’il contient, sans boire : la grande scène d’ivresse à l’eau pure chez henry miller. Se passer d’alcool, de drogue et de folie, c’est cela le devenir, le devenir-sobre, pour une vie de plus en plus riche. C’est la sympathie, agencer. Faire son lit, le contraire de faire une carrière, ne pas être un histrion des identifications, ni le froid docteur des distances. Comme on fait son lit, on se couche, personne ne viendra vous border. Trop de gens veulent être bordés, par une grosse maman identificatrice, ou par le médecin social des distances. Oui, que les fous, les névrosés, les alcooliques et les drogués, les contagieux, s’en tirent comme ils peuvent, notre sympathie même est que ce ne soit pas notre affaire. Il faut que chacun passe son chemin. Mais en être capable, c’est difficile. » (p.67-68)

« Il faut dire que c’est le monde lui-même qui nous tend les deux pièges de la distance et de l’identification. Il y a beaucoup de névrosés et de fous dans le monde, qui ne nous lâchent pas, tant qu’ils n’ont pas pu nous réduire à leur état, nous passer leur venin, les hystériques, les narcissiques, leur contagion sournoise. Il y a beaucoup de docteurs et de savants qui nous invitent à un regard scientifique aseptisé, de vrais fous aussi, paranoïaques. Il faut résister aux deux pièges, celui que nous tend le miroir des contagions et des identifications, celui que nous indique le regard de l’entendement. Nous ne pouvons qu’agencer  parmi les agencements. Nous n’avons que la sympathie pour lutter (…) Mais la sympathie, ce n’est pas rien, c’est un corps à corps, haïr ce qui menace et infecte la vie, aimer là où elle prolifère… » (p.66-67)

« Mais en être capable, c’est difficile. » (p.67-68)

« Fuir ce n'est pas du tout renoncer aux actions, rien de plus actif qu'une fuite. C'est le contraire de l'imaginaire. C'est aussi bien faire fuir, pas forcément les autres, mais faire fuir quelque chose, faire fuir un système comme on crève un tuyau. » (p.47) « Mais (...) la fuite reste encore une opération ambiguë. Qu'est-ce qui nous dit que, sur une ligne de fuite, nous n'allons pas retrouver ce que nous fuyons ? Fuyant l'éternel père-mère, n'allons-nous pas retrouver toutes les formations oedipiennes sur la ligne de fuite ? Fuyant le fascisme, nous retrouvons des concrétions fascistes sur la ligne de fuite. Fuyant tout, comment ne pas reconstituer et notre pays natal, et nos formations de pouvoir, nos alcools, nos psychanalyses et nos papas-mamans ? Comment faire pour que la ligne de fuite ne se confonde pas avec un pur et simple mouvement d'autodestruction, alcoolisme (...), découragement (...), suicide (...) Mais c'est justement ça qu'on ne peut apprendre que sur la ligne, en même temps qu'on la trace : les dangers qu'on y court, la patience et les précautions qu'il faut y mettre, les rectifications qu'il faut faire tout le temps, pour la dégager des sables et des trous noirs. On ne peut pas prévoir. Une vraie rupture peut s'étaler dans le temps, elle est autre chose qu'une coupure trop signifiance, elle doit sans cesse être protégée non seulement contre ses faux semblants, mais aussi contre elle-même, et contre les re-territorialisations qui la guettent. (p.49-50) (Car « La ligne de fuite est une déterritorialisation. » (p.47))

[Tu ne souscris pas à ce post ?] Comme tu veux. Tant pis. Ou on en reparlera. Un jour. Très lointain peut-être, mais qui sait. Selon moi, l'intérêt et l'attirance pour l'ivresse éthylique tient à cet effet (chimique) de dépersonnalisation, de débordement de sa petite-personne, du devenir-événement, c'est devenir (au moins à soi-même) un petit événement, se faire, se ressentir événement. Et ça c'est formidable, on touche à quelque chose, oui — qui relève sans doute un peu du sublime. Mais je soutiens que c'est la facilité même, affligée d'un revers extrêmement nocif, donc attristant, piteux, et qu'une autre technique existe, toute positive, de joie, mais fruit d'un travail élaboré, sur soi, d'une forme d'ascèse : philosophique. Que j'appelle, moi, cosmologique. Mais si tu n'en es pas là, ne t'y sens pas prêt (à y bosser! haha!), que veux-tu...

Pour ma part j'ai très tôt senti et d'ailleurs exprimé que l'ivresse éthylique était à prendre et com-prendre comme une leçon et non simplement comme une fin, ponctuelle, indéfiniment renouvelée pour elle-même. Et voilà qu'aujourd'hui, bien que d'hier, deleuze me rejoint : « Nous essayons d’extraire de la folie la vie qu’elle contient (...) Nous essayons d’extraire de l’alcool la vie qu’il contient, sans boire. »

(O.k. — en réponse à serge, adèle et djkl)

2009-12-30

bélier versus poison

Chez moi, le seul fait de me conduire de façon complice avec quelqu'un ou quelqu'une dit tout, en termes de validation élective, j'ai le sentiment de tout y faire passer, ou l'essentiel, et qu'il n'y ait rien besoin d'ajouter, en compliments, qui ne soit inférieurement redondant, comme hypocoristique, obscène plus ou moins.
En revanche (de la même logique), quitte à heurter bien souvent, lorsqu'un élément d'apparence contingente me déplaît solidement chez un ou une complice, mon idiosyncrasie me pousse à m'en ouvrir à lui ou elle, afin, me semble-t-il, d'empêcher au maximum que cette contrariété ne passe alors dans mon comportement, ne s'y insinue, n'y « descende », si on veut, et s'y exprime par sa manière à lui, physique, sournoise, combien plus chère payée, empoisonnante pour la relation, nos existences ; jusqu'à fomenter une apocalypse* relationnelle, type Le Verdict (de Kafka).
(o.K.)

* au sens courant autant qu'étymologique, bien entendu.

> ce que j'en panse, donc je te suis

cf. saine de ménage
cf. au fond, la rochefoucauld, c'est moi
cf. carrément, sur fond blanc
cf. pouvoir sur soi
cf. l'art de rencontrer d'aimer

2009-12-27

au fond, rembrandt, c'est moi

Il y a des peintres de l'ombre et des peintres de la lumière. Rembrandt est un grand peintre de la lumière, (...) « la lumière qui désagrège ».
(G.D.)



Rembrandt Harmenszoon van Rijn, habituellement désigné sous son seul prénom de Rembrandt (...) a réalisé près de 400 peintures, 300 eaux-fortes et 300 dessins. La centaine d'autoportraits qu'il a réalisé tout au long de sa carrière nous permet de suivre son parcours personnel, tant physique qu'émotionnel. Le peintre représente sans aucune complaisance, ses imperfections et ses rides.
(...) Les scènes qu'il peint sont intenses et vivantes. Ce n'est pas un peintre de la beauté ou de la richesse (...) [il] représente aussi des scènes de la vie quotidienne (...) Sa famille proche (...) apparaissent régulièrement dans ses peintures. (...)
En gros, ses premières signatures (ca. 1625) se composaient d'un premier "R", ou le monogramme "RH" (pour Rembrant Harmenszoon, c'est-à-dire «fils de Harmen"), et à partir de 1629, "RHL" ( "L "était, vraisemblablement, de Leiden). En 1632, il a utilisé ce monogramme au début de l'année, puis a ajouté à son patronyme, "RHL-van Rijn", mais a remplacé cette forme dans la même année et a commencé à utiliser son prénom seul avec son orthographe d'origine, "Rembrant". En 1633, il a ajouté un "d", et a toujours maintenu cette forme à partir de là, ce qui prouve que cette petite modification avait un sens pour lui. Ce changement est purement visuel, il ne change pas la façon dont son nom est prononcé. Curieusement, malgré le grand nombre de peintures et de gravures signées avec ce changement de prénom, la plupart de ses documents qui sont mentionnés au cours de sa vie ont conservé l'orthographe originelle "Rembrant". (...) Sa pratique de signer son travail de son prénom, suivie plus tard par Vincent van Gogh, [aurait pu être] inspirée par Raphaël, Léonard de Vinci et Michel-Ange, qui, hier comme aujourd'hui, ont été appelés par leur prénom seul.
(w.)

2009-12-22

la contrebande de la philosofficielle ®

L'histoire de la philosophie a toujours été l'agent de pouvoir dans la philosophie, et même dans la pensée. Elle a joué le rôle de répresseur : comment voulez-vous penser sans avoir lu platon, descartes, kant et heidegger, et le livre de tel ou tel sur eux ? Une formidable école d'intimidation qui fabrique des spécialistes de la pensée, mais qui fait aussi que ceux qui restent en dehors se conforment d'autant mieux à cette spécialité dont ils se moquent. Une image de la pensée, nommée philosophie, s'est constituée historiquement, qui empêche parfaitement les gens de penser. (...)

J'ai donc commencé par l'histoire de la philosophie, quand elle s'imposait encore. Je ne voyais pas de moyen de m'en tirer, pour mon compte. (...) Alors j'aimais les auteurs qui avaient l'air de faire partie de l'histoire de la philosophie, mais qui s'en échappaient d'un côté ou de toutes parts : lucrèce, spinoza, hume, nietzsche, bergson. (...) Tous ces penseurs sont de constitution fragile, et pourtant traversés d'une vie insurmontable. Ils ne procèdent que par puissance positive, et d'affirmation. Ils ont une sorte de culte de la vie (...)

Et j'ai écrit des livres davantage pour mon compte. Je crois que ce qui me souciait de toute façon, c'était de décrire cet exercice de la pensée, soit chez un auteur, soit pour lui-même, en tant qu'il s'oppose à l'image traditionnelle que la philosophie a projetée, a dressée dans la pensée pour la soumettre et l'empêcher de fonctionner.
(G.D.)


cf. anti(quitter la) philosophie moderne
cf. les philosoph(i)es clandesti-né(e)s
cf. autophilosophe

2009-12-21

le goût dur

Il est important de savoir distinguer entre ce qu’on souffre par nécessité et ce qu’il nous fait plaisir d’endurer. Faute d’accomplir la séparation, on manque, par complaisance dans la plainte sur des motifs de souffrir qui, au fond, nous sont chers, le plaisir de souffrir. Mais l’on manque aussi, en voulant se dérober à des souffrances inévitables, le lien essentiel qui unit le courage d’affronter la douleur à l’événement de la joie — à la seule possibilité d’un rapport au monde entièrement vivant.
(C.T.)

2009-12-19

anti(quitter la) philosophie moderne

... les textes de la philosophie antique ont toujours un rapport avec l'oralité, avec le style oral. Par exemple, les dialogues de platon étaient destinées à être présentés dans des lectures publiques. (...) toutes les oeuvres littéraires de l'Antiquité avaient un rapport avec l'oralité (...). Il en résulte que les textes philosophiques de l'antiquité étaient destinées toujours à un public restreint : à la différence du livre moderne, qui peut être lu dans le monde entier, à n'importe quel moment et par n'importe qui, dans des milliers d'exemplaires, les textes antiques avaient des destinataires bien précis, soit le groupe des élèves, soit un disciple particulier, à qui on écrivait ; et on écrivait toujours aussi dans des circonstances particulières, précises : soit que l'on mette par écrit les leçons qu'on avait données, soit que l'on écrive à un correspondant qui avait posé une question. Et précisément, ce qui caractérise aussi la grande majorité des écrits philosophiques de l'Antiquité, c'est qu'ils correspondent à un jeu de questions et de réponses, parce que l'enseignement de la philosophie, pendant presque trois siècles, c'est-à-dire depuis socrate jusqu'au premier siècle av. J.-C., s'est presque toujours présenté selon le schéma question-réponse. (...)

[Donc] la pensée qui est exposée dans l'écrit ne se développe pas pour exposer une système total de la réalité. Ce système total de la réalité, il existe probablement dans l'esprit de platon, ou d'aristote, ou d'épicure, ou de chrysippe, mais il est seulement supposé dans la réponse aux questions, ou dans le genre de questions qui est posé. L'écrit lui-même ne consiste pas à exposer d'une manière systématique. S'ajoute à cela que, à cause de cette situation des écrits, qui sont toujours étroitement liés à l'enseignement, les questions ou les réponses sont données en fonction des besoins des auditeurs : le maître, qui écrit, ou dont on écrit les paroles, connaît ses disciples, il sait, par les discussions précédentes, ce qu'ils savent, ce qu'ils ne savent pas ; il connaît aussi leur état moral, les problèmes qui se posent à eux ; ils parlent aussi souvent en fonction de cette situation particulière. On est toujours en présence d'un écrit qui est plus ou moins un écrit de circonstance, et non pas un exposé de portée absolument universelle (...), mais au contraire très particularisée. (...)

Dans l'antiquité, la philosophie est donc essentiellement dialogue, plutôt relation vivante entre des personnes, que rapport abstrait à des idées. Elle vise à former, plutôt qu'à informer... (...)

Les consolations et les correspondances sont des genres littéraires dans lesquels le philosophe exhorte ses disciples ou ses amis dans des circonstances précises, (...) ce sont finalement d'autres formes de dialogue. Ces formes littéraires — dialogue, consolations, correspondance — ont continué à exister au Moyen Âge, à la Renaissance et encore au XVIIe siècle, mais précisément sous forme littéraire, sans que l'enseignement de la philosophie ait lui-même une forme dialogique. (...) Les Lettres de descartes à la princesse elisabeth de palatinat prennent parfois l'allure de lettres de direction spirituelle, dignes de l'Antiquité. Je crois que les traités systématiques, écrits avec l'intention de proposer un système pour lui-même, sont à dater des XVIIe et XVIIIe siècles (descartes, leibniz, wolff). Les genres littéraires antiques disparaissent alors de plus en plus. (...)

Tout d'abord, il y a (...) la perte, partielle d'ailleurs, mais bien réelle, de la conception de la philosophie comme mode de vie, comme choix de vie, aussi comme thérapeutique. On a perdu l'aspect personnelle et communautaire de la philosophie. En outre, la philosophie s'est de plus en plus enfoncée dans cette voie purement formelle, dans la recherche, à tout prix, de la nouveauté pour elle-même : il s'agit pour le philosophe d'être le plus original, sinon en créant un système nouveau, mais tout au moins en produisant un discours qui, pour être original, se veut très compliqué. La construction plus ou moins habile d'un édifice conceptuel va devenir une fin en soi. La philosophie s'est éloignée de plus en plus de la vie concrète des hommes.
Il faut reconnaître d'ailleurs que cette évolution s'explique par des facteurs historiques et institutionnels. Dans la perspective étroite des Universités, comme il s'agit de préparer les élèves à l'étude d'un programme scolaire qui leur permettra d'obtenir un diplôme de fonctionnaire et leur ouvrira une carrière, le rapport personnel et communautaire doit nécessairement disparaître, pour faire place à un enseignement qui s'adresse à tous (...)

J'ai toujours été frappé du fait que les historiens [qui comprenaient ces oeuvres antiques « en fonction de leur propre idéal du genre littéraire philosophique », à savoir « un traité systématique moderne »] disaient : « aristote est incohérent », « saint augustin compose mal ». [Or] les oeuvres philosophiques de l'Antiquité n'étaient pas composées pour exposer un système, mais pour produire un effet de formation : le philosophe voulait faire travailler les esprits de ses lecteurs ou auditeurs, pour qu'ils se mettent dans une certaine disposition. (...)
depuis la Renaissance jusqu'à nos jours, il y a eu des auteurs qui ont essayé de renouveler, dans leurs écrits, des genres littéraires antiques. On peut énumérer par exemple les Essais de montaigne, qui rappellent tout à fait le genre des traités dé plutarque, les Médiations de descartes, qui sont des exercices spirituels prenant en compte le temps qu'il faudra au lecteur pour arriver à changer sa mentalité et à transformer sa manière de voir, les Exercices de Shaftesbury, inspirés par marc aurèle et épictète, les aphorismes de schopenhauer, de nietzsche, ou du Tractatus de wittgenstein.

En un certain sens, on pourrait dire qu'il y a toujours eu deux conceptions opposées de la philosophie, l'une mettant l'accent sur le pôle du discours, l'autre sur le pôle du choix de vie. Dans l'Antiquité déjà sophistes et philosophes s'affrontaient. Les premiers cherchaient à briller par les subtilités de la dialectique ou la magie des mots, les seconds demandaient à leurs disciples un engagement concret dans un certain mode de vie. Cette situation s'est finalement perpétuée, parfois avec la prédominance à certaines époques de l'une ou l'autre tendance. Je crois que les philosophes n'arriveront jamais à se débarrasser de l'autosatisfaction qu'ils éprouvent dans le « plaisir de parler ». Quoi qu'il en soit, pour rester fidèle à l'inspiration profonde — socratique, pourrait-on dire — de la philosophie, il faudrait proposer une nouvelle éthique du discours philosophique, grâce à laquelle il renoncerait à se prendre lui-même comme fin en soi, ou, pis encore, comme moyen de faire étalage de l'éloquence du philosophe, mais deviendrait une moyen de se dépasser soi-même et d'accéder au plan de la raison universelle et de l'ouverture aux autres.
(P.H.)

cf. les espèces de « philosophes », et : le philosophe
cf. qu'est-ce qu'un philosophe
cf. l'éthique philosophique
cf. autophilosophe

2009-12-16

devenir-deleuzien

Un jour, peut-être, le siècle sera deleuzien ... une fulguration s’est produite qui portera le nom de Deleuze : une nouvelle pensée est possible ; la pensée, de nouveau, est possible. Elle n’est pas à venir, promise par le plus lointain des recommencements. Elle est là, dans les textes de Deleuze, bondissante, dansante devant nous, parmi nous...
(M.F.)
... « la boîte à outils » inespérément postmoderne qu'il [deleuze] propose... C'est réjouissant, c'est « prodigieux », comme il dirait lui-même, de bergson et d'autres. (...) Quelques bémols, néanmoins, notamment un côté « gemütlich »** mais subtil, éthique, spinoziste, dirons-nous (et que je reproche d'ailleurs au spinozisme en général) (...) Le truc aussi qui me rétiçait, d'abord... je l'exprimais dans une réponse à [adèle], hier :
« Moi ? j'écoute deleuze, et deleuze.
En plus des travaux qui m'occupent.
Ah, il est fort. Son influence sur les jeunes in-tellos et les artistes branchés est telle que j'aimerais peut-être ne pas lui accorder autant de poids, mais... il faut avouer qu'il le mérite quelque peu, et mieux, en fait. Il place la barre extrêmement haut. À tel point qu'il se rend, c'est vrai, assez incontournable. C'est bien, il a gagné. (Bon, bien sûr, j'ai des critiques, mais pour l'instant je les laisse de côté, pour m'alimenter bouche bée à la source... qui le mérite.)
Et sinon : de la musique brute, sauvage. Et toujours cette « ritournelle » (tiens, un concept de deleuze) de Julian Casablancas, Tourist. Que j'écoute plusieurs fois par jour pour sa seule première minute, parfaite, et pas toujours au delà ; la première minute.
In Rainbows [de radiohead] ? J'ai réécouté récemment, tiens. Coïncidence encore. Ça tient toujours, oui, c'est clair. Là aussi il faut reconnaître que... malgré... eh bien, oui... il faut reconnaître. »
(...)

[Je comprends d'autant mieux ton rapport circonspect sinon réticent à deleuze que] j'ai eu le même. Mais parce qu'il avait pas trouvé ma porte, d'entrée, ma « portée ». J'avais essayé des livres à lui (pourparlers, quand même, m'avait légèrement capté), un livre sur lui, plutôt indigeste ; même l'abécédaire (sur arte), séduisant, n'emportant pas l'affaire. Il y avait trop d'écart entre la parole de l'abécédaire et le style (de pensée) de ses livres. Et puis, propre chemin faisant (...), je me suis récemment senti plus près et donc plus prêt... notamment grâce à ses cours (audio) et vlan! je commande et vlan qu'il m'arrive le livre « Dialogues » (deleuze-parnet).
(...)
En gros, peut-être et a priori, il invite à une existence moins personnelle, en un sens, et moins morale, et en suggère les moyens, les images, les concepts, les impulsions... Ce qui est considérable. L'antidote peut-être le plus puissant à la névrose.
(o.K.)

[Dialogues, oui,] mais peut-être plus facile et accessible, en introduction : les cours audio ; en particulier (pour toi) sur spinoza. (...)
Il y évoque d'ailleurs à plusieurs reprises, évidemment, le couple et pourquoi ça marche ou ça marche pas (vraiment). Toujours cette histoire de compositions de rapports plus ou moins bonnes, générant augmentation ou diminution de la puissance (d'être), ressentie sous forme de joie ou de tristesse, tristesse allant parfois jusqu'à la maladie, par « empoisonnement » (...), et ce, disons, par « défaut » de discernement rationnel requis à la progressive et relative com-préhension de ce qui est plus ou moins bon pour « moi ».
(...)
Bref. Quant à spinoza et deleuze, mollo mollo quand même, ça peut faire des dégâts... sains. Des éclats de santé, en fait, mais possiblement tranchants. (...) Et d'ailleurs je me doute bien que [encore une fois] tu prendras pas le temps. Alors même qu'en général, s'il y a un bien un truc qu'il faudrait prendre, dans la vie qui nous occupe (à gérer comme une oeuvre d'art — autrement dit, de santé —), c'est bien ça : le temps. Commencer par se le réapproprier. Mais bon... On n'en serait pas aux premiers dégâts humains, dans le destin du monde. La vie travaille à perte !
On en est tous...
(...)
[Encore trop jeune pour être heureux! dis-tu ?] Ha ! Mais je suppose que tu auras observé les vieux partout autour de toi, et leur bonheur éclatant ? Des vieux non-deleuzo-spinozistes, il faut croire. Et ils sont légion. Alors (qu') il ne tient qu'à toi de faire qu'elle te reste ou devienne de plus en plus étrangère — cette légion. Au plus vite, non ? Ou à ton rythme, oui. (Réappropriation du temps.)
Mais j'ai l'optimisme de croire, du moins d'espérer sinon tendre, à un siècle « deleuzien », oui... (pimenté d'un zeste nietzschéen de plus, peut-être.)
(o.K.)


** J'entends pas « gemütlich », ottoconcept emprunté à l'allemand, car n'ayant pas, semble-t-il, d'équivalent français, une certaine complaisance au et dans le confort. En français, le plus proche que j'ai trouvé pour l'instant est : « cosy », à condition d'en élargir le sens à ce qu'on pourrait appeler aussi bien un certain « esprit de confort » (pour le confort).

2009-12-13

devenir-jigsaw falling...

Un seul et même devenir, un seul bloc de devenir, ou, comme dit R.C., une « évolution a-parallèle de deux êtres qui n'ont absolument rien à voir l'un avec l'autre », (...) les deux formant un seul devenir, un seul bloc, une évolution a-parallèle, pas du tout un échange, mais « une confidence sans interlocuteur possible » (...) — bref, un entretien. (...) ce n'est pas un terme qui devient l'autre, mais chacun rencontre l'autre, un seul devenir qui n'est pas commun au deux, puisqu'ils n'ont rien à voir l'un avec l'autre, mais qui est entre les deux, qui a sa propre direction, un bloc de devenir, une évolution a-parallèle. C'est cela la double capture (...), même pas quelque chose qui serait dans l'un, ou quelque chose qui serait dans l'autre, même si ça devait s'échanger, se mélanger, mais quelque chose qui est entre les deux, hors les deux, et qui coule dans une autre direction. (...) ce qu'il y a de bien dans une [«] bande [»], en principe, c'est que chacun y mène sa propre affaire tout en rencontrant les autres, chacun ramène son butin, et qu'un devenir s'esquisse, un bloc se met en mouvement, qui n'est plus à personne, mais « entre » tout le monde, comme un petit bateau que des enfants lâchent et perdent, et que d'autres volent. (...) [Ils ont fait] l'usage le plus riche de leur solitude, s'en servir comme d'un moyen de rencontre, faire filer une ligne ou un bloc entre deux personnes, produire tous les phénomènes de double capture, montrer ce qu'est la conjonction ET, ni une réunion, ni une juxtaposition, mais la naissance d'un bégaiement, le tracé d'une ligne brisée qui part toujours en adjacence, une sorte de ligne active et créatrice? ET... ET... ET...
(G.D.)


cf. se déc(o)upler
cf. vaginalisme ® (équation)